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  • Dans ce drame qui se jouera sous nos yeux, les rôles respectifs seront tenus par :

     

    Wayne Davis = Totoche

    Edward Hamilton = Patacrep

    Kathleen Jones = Rémy

    Jonathan Haggins = Boeush

     

    Avec pour maitre de cérémonie: Er-Murazor.

     

    Mercredi 17 octobre 1928 21h.

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    Je me rends au théâtre Scala de Londres avec mon ami Frederick Matthias Alexander, pour assister à la première de « Carcosa, la reine et l’étranger » pièce en deux actes écrite et mise en scène par Talbot Estus. En rentrant dans ce vieux théâtre, j’ai la fugitive impression de connaître une jeune femme qui prend place au troisième rang, accompagnée d’un homme barbu et sensiblement plus âgé qu’elle. Comme la pièce va commencer, je garde pour plus tard mon impression, et nous assistons à la représentation. L’acte I est passablement ennuyeux, les comédiens donnant l’impression de réciter un texte mort-né. Ce qui se dégage est une sensation nauséeuse, et j’ai l’impression de ne pas être le seul à me sentir mal à l’aise face à ce récit informe, qui raconte, si j’ai bien compris, la lutte d’une famille pour résister à la transformation de leur cité en un lieu maléfique. Au moment où l’entracte vient clôturer le premier acte, je m’aperçois avec sidération que je n’ai aucun souvenir de la scène III. Sauf la fin : l’étranger finit par découvrir sa poitrine, où apparaît, peint sur sa peau, un symbole qui me ramène soudain à de sombres heures du passé. C’est une figure circulaire à trois parties, dont la branche supérieure évoque un point d’interrogation a2072916747_10.jpg

    Tentant de retrouver mes esprits,  je me dirige en compagnie d’Alexander vers un buffet, où nous buvons un verre. Et là, je me retrouve face à face avec Miss Kathleen Jones, la silhouette familière de tout à l’heure. Huit années volent alors en éclat et nous nous retrouvons à bavarder comme si nous nous étions quittés hier. Ma surprise est du coup toute relative quand vient nous rejoindre Wayne Davis, même si ce dernier est désormais affublé d’un chapeau pour le moins criard, et d’un cigare dont la taille semble dire au monde à quel point la réussite sociale tient dans l’affichage qu’on en fait. Après que Kathleen nous a présenté son père, grand amateur de Talbot Estus, l’entracte prend fin et nous regagnons nos fauteuils dans la salle.

    L’acte II est tout aussi dérangeant, et je commence à me dire que le théâtre dit « d’avant-garde » est tout de même fort rasoir…. Jusqu’à la scène où la reine demande à l’étranger de retirer son masque, ce dernier affirmant qu’il n’en a pas, La princesse Camilla horrifiée se met à crier « Pas de masque ? Pas de masque ! ». Le second acte se termine quand la salle est soudain prise d’une frénésie violente et incontrôlée. Des gens hurlent, d’autres commencent à frapper leurs voisins, un homme bascule même du balcon et vient se fracasser dans la fosse. A mes pieds, un homme tombe inanimé, tandis que les réflexes ont le dessus, et que nous cherchons, avec Alexander, à apporter réconfort et soin aux personnes que nous voyons mal en point. En coulisses,  un homme grand et moustachu visiblement très mécontent et qui semble reprocher à deux autres hommes ce qui vient de se passer.  La salle se vide peu à peu, et quand le calme revient enfin, on nous annonce que le théâtre maintient le lunch initialement prévu pour un soir de première, ainsi que la rencontre avec les acteurs et l’auteur de la pièce.

     Nous nous retrouvons, comme à l’entracte, à tenter de retrouver nos esprits autour d’un verre. Comme je m’en doutais, Jones et Davis sont là, et nous reprenons la conversation interrompue tout à l’heure. Je sens, au regard de mes anciens compagnons d’aventure, que nous partageons la même sensation diffuse : nous venons d’assister à la manifestation de forces que nous croyions appartenir au passé. Il reste une soixantaine de personnes au buffet quand arrivent les acteurs ainsi que les deux directeurs du théâtre  Hamilton et Noble. Nous apprenons qu’ils annulent totalement les futures représentations de la pièce. Je me mets à leur place, la publicité apportée par les événements de ce soir n’est pas forcément la meilleure que l’on puisse faire pour leur salle, sur la place de Londres. Une jeune actrice, celle qui interprétait le rôle de la princesse Camilla, Jean Hewart, paraît particulièrement perturbée, et elle fait part à Hamilton de cauchemars qu’elle subit depuis les répétitions de la pièce, mettant en scène des poissons… tiens, tiens… Arrive enfin Talbot Estus, l’auteur et metteur en scène. La discussion avec Estus et Michael Gillen (celui qui joue l’étranger) nous apprend que la pièce est tirée d’un roman sorti en 1895 de Robert W. Chambers, « Le roi en jaune », lui-même adapté d’un roman français écrit par Thomas de Casteigne dont on a perdu toute trace. Il aurait même été détruit dans des conditions inquiétantes par les républicains français. Estus semble habité par sa pièce d’une façon peu commune, et on peut se demander à quel point il arrive à la dissocier de la vie réelle, quand il nous parle de ce « changement » (celui de Ythill en Carcosa) auquel tout le monde devrait se préparer. Je pense que ce type est bon pour un séjour plus ou moins prolongé dans une maison spécialisée, mais je ne suis pas sûr de vouloir en être le thérapeute. Alexander partage mes réticences face aux affirmations délirantes de cet individu. Nous convenons de nous retrouver avec Jones et Davis dès ce vendredi, et je leur donne rendez-vous dans le pub que je fréquente le plus, le « London village » situé dans mon quartier de Greenwich.

    Vendredi 21 octobre 1928 21h.

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    Nous nous retrouvons le vendredi à 21h précises et évoquons, autour d’une pinte, nos parcours respectifs depuis le temps que nous nous sommes perdus de vue. Kathleen Jones est devenue professeur d’Histoire à l’Université de Londres, et a gardé cette habitude d’avoir toujours avec elle un petit carnet dans lequel elle ne manque pas de griffonner une phrase ou un croquis à l’occasion. Wayne Davis nous apprend de façon un peu détournée qu’il exerce désormais un métier de détective. N’en fait-il pas un peu trop dans son numéro d’homme sur-occupé ? Quant à moi, j’explique à mes compagnons de quelle façon la Barclay’s m’a jeté en prison, après l’affaire du faux mandat. Je leur raconte mes études, ma reconversion, et l’ouverture de mon cabinet de psychanalyse à Londres. Nous convenons que la soirée de mercredi n’augure rien de bon.

    Davis décide d’en savoir un peu plus dès le lendemain, en rendant visite au théâtre, où il rencontre son directeur artistique,  Noble, qui se montre méfiant et peu enclin à se confier à un inconnu, fût-il détective. Mieux, il lui sert une fumeuse histoire d’intoxication alimentaire pour justifier les comportements erratiques du public de mercredi. Quels intérêts sert-il pour défendre une telle version des faits ?

    Pendant ce temps, Kathleen Jones se rend avec son père auprès de Talbot Estus. L’auteur illuminé leur dit détenir une version originale du livre de Thomas de Casteigne, parsemées de notes plus ou moins déchiffrables. Kathleen demande à emprunter cet ouvrage deux jours, demande à laquelle accède Estus. Elle continue néanmoins à vouloir décrypter oralement la signification de la pièce et interroge Estus sur le sens du mot « changement ». Celui-ci répond de façon mystérieuse : « l’étranger annonce la venue du roi en jaune ». Il leur dit aussi que de toute façon, Ythill deviendra Carcosa. La conviction de Jones est faite : ce type est vraiment fou.

    Dimanche 23 octobre 1928 19h.

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    Nous nous retrouvons, Jones, Davis et moi à l’appartement de Kathleen dans le quartier de Fulham, comme convenu, afin de faire le point. Davis nous parle de sa rencontre avec Noble et émet des doutes sur le personnage d’Hamilton. Une enquête est à mener auprès des acteurs de la troupe d’Estus. Je profite de ce moment pour leur parler d’une lettre que j’ai reçue vendredi, signée Charles Highsmith. Ce médecin fait appel à mes compétences de psychanalyste, pour échanger à propos d’un de ses patients, « W », qui est interné depuis deux ans à la suite d’un drame intervenu dans sa famille. Ayant perdu son père et sa sœur, cet homme aurait basculé dans la folie et développe une scotophobie, autrement dit une peur panique de l’obscurité. Etonnamment, Highsmith serait prêt à le faire sortir tandis que sa famille, peu coopérative, s’y oppose. Comme ce médecin dit arriver à Londres le 28, il est convenu que nous le rencontrerons dès son arrivée au Great Western Hotel, où nous nous rendrons dès 9h du matin.

    Lundi matin, Davis et Jones vont frapper à la porte de la jeune actrice Jean Hewart, mais n’obtiennent pas de réponse. Davis force la serrure, récemment changée par ailleurs, et découvre un appartement absolument en ordre, mise à part l’absence de sa locataire. Avant de repartir, il remarque au sol une pincée de poudre jaune, qu’il renifle : ça sent le soufre. Continuant leur enquête, ils se rendent à l’université où ils rencontrent l’acteur et étudiant Walter Paige. Ce jeune homme frêle n’a pas plus d’information sur la disparition de Jean Hewart, ce qu’il semble regretter par ailleurs. Il dit avoir été désagréablement influencé par la vision du symbole peint sur la poitrine de « l’étranger » depuis les premières répétitions. Ce lundi toujours, Hamilton contacte Davis et ils prennent rendez-vous pour le lendemain à 9h.

    Mardi 23 au matin, Hamilton se rend donc au « bureau » de Davis, en vérité une petite chambre sous les toits qui témoigne de la situation précaire de ce dernier. Etant très proche de la famille Hewart, Hamilton, qui est non seulement le directeur financier du théâtre , mais surtout à la tête d’une importante compagnie d’assurances, est chargé de tenter de retrouver la jeune fille disparue. Davis comprend qu’Hamilton est très lié à la famille, peut-être même à la jeune femme. L’entourage de la famille a mené sa propre enquête depuis dimanche 21, date de sa disparition, mais sans succès. Il donne à Davis carte blanche pour mener sa propre enquête, y compris sur le plan financier. Il faut dire que la famille Hewart ne manque pas de ressources, le père étant à la Chambre des Lords. Il compte sur la plus grande discrétion du détective, qui l’assure de son professionnalisme en la matière.

    Le même jour, Jones et moi nous rendons à l’hôtel où résident Estus et Gillen. Jones rend à Estus son manuscrit, et nous tentons de les interroger de façon séparée. Mais mis à part susciter très maladroitement une méfiance accrue de leur part, nous n’arrivons à aucun résultat. Gillen semble protéger la folie de son ami Estus, même si je le trouve plus sensé que son mentor.

    Mercredi matin, Davis se rend lui aussi auprès d’Estus mais n’obtient pas plus de résultat. Le départ d’Estus est proche (prévu pour le 26), Jean Hewart est introuvable, Jones ne trouve aucune information sur « le signe jaune »… Bref, nous nageons à nouveau dans des eaux très troubles.

    Nous appelons Hamilton qui nous rejoint dans un salon d’un grand hotel. Nous sommes tous les quatre frappés par la tournure des événements et nous sentons liés par le même sentiment qu’une lutte est à mener ensemble. Nous mettons en commun toutes les informations dont nous disposons, et concluons que Talbot Estus est au cœur d’une histoire qui sent une nouvelle fois le poisson pas frais. Davis et Hamilton se rendent sur les quais de Southampton pour rendre visite au paquebot « Adriatique » sur lequel doit embarquer Estus le lendemain. Même s’ils obtiennent le numéro de la cabine, le 725, aucune information utile n’est récoltée. Ils décident néanmoins de dormir dans un hôtel du port.

    Le lendemain matin, ils voient embarquer Estus et Gillen, sans aucun indice permettant de croire qu’ils auraient joué un rôle dans l’enlèvement de Jean Hewart .

    Le bateau appareille, et part en direction de l’Amérique, pendant que nous restons, pour ainsi dire, tous à quai, dans le son oppressant d’une familière et lugubre corne de brume.

    Sur le pont, Talbot Estus, enfiévré et vibrionnant, est entouré de plusieurs auditeurs éblouis. Quand une dame opulente lui pose la question de sa prochaine œuvre, il répond dans un sourire : « le signe jaune ».


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